L’enquête publiée hier par Mediapart attribuant à Jordan Bardella des propos antisémites et complotistes datant de 2013 à 2015, remet la question ancienne mais néanmoins récurrente au centre du débat : quelle place le racisme et l’antisémitisme ont-ils occupée dans l’histoire du Front national, devenu Rassemblement National ?
Jordan Bardella conteste formellement l’authenticité de ces messages, parle de faux grossiers et a porté plainte pour diffamation. Mediapart affirme les avoir authentifiés et avoir recueilli plusieurs témoignages et n’exclut pas de les publier si son éthique continue à être mise en doute par les dirigeants de RN.
Ces accusations doivent donc être examinées avec rigueur, sans présenter comme définitivement établis des faits dont l’attribution est contestée en justice.
Mais forcés sommes nous de constater que cette affaire prend une dimension particulière à quelques mois de l’élection présidentielle.
Car Jordan Bardella n’est pas simplement le président d’un parti politique : il est publiquement désigné par Marine Le Pen pour devenir son Premier ministre si elle accède à la présidence de la République.
Le 16 septembre dernier, sur LCI, elle confirmait encore ce choix, lui confiant la mission de construire une majorité parlementaire stable.
Et l’enjeu est tout sauf théorique. Il tient davantage du probable : dans l’enquête Toluna Harris Interactive publiée le 28 septembre, Marine Le Pen recueille entre 35 et 38 % des intentions de vote au premier tour, selon les configurations testées auprès de 1 974 inscrits sur les listes électorales et serait largement élue au second tour.
Si ces chiffres ne sont qu’une photographie de l’opinion et pas un résultat annoncé, ils n’en donnent pas moins une importance particulière à l’examen des déclarations et du parcours des personnalités pressenties pour exercer les plus hautes responsabilités de l’État.
🔎 QUE NOUS DISENT LES FAITS ?
1️⃣ Jean-Marie Le Pen : un antisémitisme documenté par la justice.
En 1987, le fondateur du Front national qualifie les chambres à gaz de « point de détail » de la Seconde Guerre mondiale. Il réitère ces propos en 2015.
Le 27 mars 2018, la Cour de cassation confirme définitivement sa condamnation à 30 000 euros d’amende pour contestation de crime contre l’humanité.
Il ne s’agit donc pas d’une simple controverse médiatique ou d’une interprétation partisane par ses adversaires. C’est une condamnation judiciaire.
2️⃣ Jordan Bardella : une déclaration publique en 2023.
Le 5 novembre 2023, interrogé sur BFMTV, Jordan Bardella affirme ne pas croire que Jean-Marie Le Pen était antisémite. Il précise néanmoins qu’il désapprouve ses déclarations sur les chambres à gaz. Quelques jours plus tard, devant la polémique, il reconnaît une maladresse et affirme que Jean-Marie Le Pen s’était effectivement enfermé dans l’antisémitisme.
Cet épisode pose une question sur la manière dont le président du RN présente publiquement l’histoire de son mouvement.
3️⃣ Grégoire de Fournas : une sanction parlementaire en 2022.
Le 3 novembre 2022, alors que le député Carlos Martens Bilongo interroge le gouvernement sur le sort de migrants secourus en Méditerranée, Grégoire de Fournas, député RN, lance : « Qu’il retourne en Afrique ! »
L’élu expliquera qu’il visait le bateau transportant les migrants et non son collègue.
L’Assemblée nationale prononce néanmoins, le lendemain, une exclusion temporaire de quinze jours de séance. Il s’agit d’une sanction disciplinaire parlementaire, et non d’une condamnation pénale.
4️⃣ Daniel Grenon : une condamnation en 2025.
Lors des législatives de 2024, le député de l’Yonne, alors candidat RN, tient des propos excluant notamment les personnes binationales d’origine maghrébine de certaines hautes fonctions de l’État.
Le parti le désavoue, puis l’exclut.
Le 2 mai 2025, le tribunal correctionnel de Sens le condamne à 3 000 euros d’amende pour injure publique et provocation à la discrimination.
Cette condamnation de première instance doit toutefois être distinguée d’une décision judiciaire définitive, l’affaire restant en cours.
5️⃣ Les candidatures controversées de 2024.
Dans le Calvados, Ludivine Daoudi retire sa candidature après la diffusion d’une photographie authentifiée la montrant coiffée d’une casquette militaire nazie portant une croix gammée.
Dans le Haut-Rhin, Laurent Gnaedig minimise publiquement la portée des propos de Jean-Marie Le Pen sur les chambres à gaz, avant de présenter ses excuses.
Ces deux affaires ne constituent pas des condamnations judiciaires, mais concernent des candidats investis par le RN.
6️⃣ Et les municipales de 2026 ?
En mars dernier, une nouvelle enquête de Mediapart identifie encore des dizaines de candidats investis ou soutenus par le RN ayant tenu, selon les éléments recueillis par le journal, des propos xénophobes, sexistes ou homophobes.
Ces révélations interviennent pourtant après les engagements pris par la direction pour renforcer ses procédures de sélection à la suite des législatives de 2024.
C’est précisément ces réitérations qui méritent d’être questionnées.
⚖️ QUE VAUT LA RUPTURE REVENDIQUÉE PAR LE RN ?
Il serait inéquitable d’ignorer les décisions prises par sa direction pour faire le ménage en son sein.
Marine Le Pen a fait exclure son père du Front national en 2015. Le parti a changé de nom en 2018. Ses dirigeants affichent désormais leur opposition à l’antisémitisme et ont sanctionné ou écarté plusieurs candidats à la suite de révélations publiques.
Mais ces décisions n’épuisent pas pour autant le sujet.
Les affaires documentées en 2022, 2024, 2025 et 2026 permettent de poser des questions plus précises :
Comment les candidats sont-ils sélectionnés ?
Quels contrôles sont effectués avant leur investiture ?
Pourquoi certains profils problématiques sont-ils identifiés par des journalistes plutôt que par les instances du parti ?
Quelles conséquences internes suivent les sanctions et condamnations ?
Et comment la direction vérifie-t-elle concrètement que les engagements publics sont respectés à tous les niveaux de son organisation ?
Ces interrogations prennent une dimension toute particulière lorsqu’elles concernent celui que Marine Le Pen désigne pour diriger son éventuel gouvernement.
L’enquête sur Jordan Bardella devra être examinée contradictoirement. Son démenti doit être rapporté, les éléments présentés par Mediapart confirmés si nécessaire par d’autres supports d’investigations (Médiapart aurait-il pu être instrumentalisé à son corps défendant ?) et les éventuelles conclusions judiciaires respectées.
Mais la question de l’histoire et des pratiques du RN ne repose pas sur cette seule enquête du média d’investigation. Elle repose donc également sur des déclarations publics, des décisions de justice, des sanctions parlementaires et des affaires concernant plusieurs générations de responsables et de candidats sur plusieurs décennies.
Il ne s’agit pas d’attribuer collectivement les convictions de certains élus à tous les militants ou électeurs du parti.
Il s’agit de distinguer les engagements affichés par une direction et les pratiques observables au sein de son organisation.
Car un changement de nom s’enregistre en quelques formalités administratives. L’évolution d’un mouvement politique, elle, s’apprécie dans la durée et à travers ses actes.
Les archives ne permettent pas de lire dans les consciences mais elles permettent au moins de poser les bonnes questions avant de faire son choix pour la présidentielle.
💬 Quels éléments devraient permettre de mesurer concrètement la rupture revendiquée par un parti avec certains aspects de son histoire : ses déclarations, ses programmes, ses investitures ou les sanctions prises contre ses propres membres ?
Sources et bibliographie
1. Mediapart, 28 septembre 2026. Enquête originale sur les conversations attribuées à Jordan Bardella.
2. Reuters, 28 septembre 2026. Démenti de Jordan Bardella et annonce de sa plainte en diffamation.
3. Toluna Harris Interactive, 28 septembre 2026. Enquête sur les intentions de vote à la présidentielle 2027.
4. Cour de cassation, 27 mars 2018. Arrêt concernant la condamnation de Jean-Marie Le Pen pour contestation de crime contre l’humanité.
5. TF1 Info, novembre 2023. Déclarations de Jordan Bardella concernant Jean-Marie Le Pen et l’antisémitisme.
6. Assemblée nationale, 4 novembre 2022. Compte rendu officiel de la séance prononçant la sanction disciplinaire contre Grégoire de Fournas.
7. Mediapart, 2 mai 2025. Condamnation du député Daniel Grenon pour ses propos visant les binationaux d’origine maghrébine.
8. RTL, 2 juillet 2024. Retrait de la candidature de Ludivine Daoudi après la diffusion d’une photographie la montrant avec une casquette nazie.
9. Mediapart, 4 mars 2026. Enquête sur les candidatures controversées du RN aux municipales de 2026.
10. Front national, 21 août 2015. Communiqué officiel annonçant l’exclusion de Jean-Marie Le Pen.




